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Joanna et moi, nous descendîmes tard le lendemain pour notre petit déjeuner. Tard, pour Lymstock s’entend. Car il n’était guère que neuf heures et demie, une heure à laquelle, à Londres, Joanna commençait seulement à entrouvrir les paupières et à laquelle les miennes demeuraient obstinément closes. Mais nous subissions la loi de Mary. Lorsqu’elle nous avait demandé si le petit déjeuner serait servi à huit heures nous n’avions pas osé suggérer qu’une heure un peu plus tardive nous eût mieux convenu.

À ma vive contrariété, je constatai qu’Aimée Griffith était sur le pas de la porte, bavardant avec Megan. Elle nous interpella avec sa cordialité ordinaire :

— Alors, paresseux que vous êtes ! Vous voilà tout de même ! Il y a des heures que je suis debout !

Ça, c’était son affaire ! Un médecin, c’est certain, doit se lever tôt et, quand il a une sœur qui connaît ses obligations, elle fait comme lui afin d’être là pour lui servir son thé ou son café au lait. Mais ce n’est pas une raison pour venir importuner des voisins encore à moitié endormis. On ne fait pas de visites à neuf heures du matin !

Megan nous rejoignit dans la salle à manger. Aimée Griffith suivit.

— J’avais pourtant dit que je n’entrerais pas ! remarqua-t-elle.

Elle s’imaginait sans doute que ça faisait une différence. Pour moi, parler aux gens sur leur seuil ou à l’intérieur de la maison, c’est la même chose. Surtout à neuf heures du matin !

— Je n’étais venue, ajouta-t-elle, que pour demander à Miss Burton si elle a quelques légumes à nous donner pour la Croix-Rouge. Si oui, je les ferai prendre par Owen avec la voiture…

— Vous vous êtes mise en route au petit jour ? dis-je.

— Le monde, répliqua-t-elle, appartient à ceux qui se lèvent tôt ! À cette heure-ci, on trouve les gens chez eux. D’ici, je vais chez Mr. Pye. Et, cet après-midi, je serai à Brenton. Pour mes Guides !

— Votre activité me fatigue !

La sonnerie du téléphone m’empêcha de poursuivre. J’allai dans le hall pour répondre, cependant que Joanna, parlant rhubarbe et haricots avec quelque embarras, prouvait clairement à notre visiteuse qu’elle ne connaissait rien aux choses du jardin, et du potager en particulier.

J’avais pris le récepteur.

— Allô !

À l’autre extrémité du fil, une respiration oppressée préludait à un « oh ! » qui me parut un peu insuffisant. Je reconnus une voix de femme.

— Allô ! répétai-je d’un ton plus aimable.

— Allô ! reprit la voix. C’est bien « Little Furze » ?

— C’est bien « Little Furze » !

La voix se fit prudente. Je l’entendais à peine.

— Pourrais-je parler à Miss Mary ? Rien qu’un instant !

— Mais certainement. De la part de qui ?

— Dites que c’est Agnès, voulez-vous ?… Agnès Waddle !

— Agnès Waddle ?

— C’est ça !

Je résistai à la tentation de lui dire que sa communication avait été reçue par Donald le Canard et, posant le récepteur, j’allai au pied de l’escalier pour appeler Mary, que j’entendais circuler au premier étage. Elle finit par apparaître sur le palier. Elle tenait un balai à la main et, encore que son attitude fût des plus respectueuses, son regard disait clairement : « Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

— Monsieur ? fit-elle.

— Agnès Waddle vous demande au téléphone.

— S’il vous plaît, monsieur ?

Je criai presque :

— Agnès Waddle !

Je répétais le nom que j’avais entendu, mais il s’écrivait autrement.

— Ah ! fit Mary. Agnès Woddel ! Qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir encore ?

En même temps, lâchant son balai, elle dégringolait l’escalier et se dirigeait vers le téléphone, cependant que je battais discrètement en retraite vers la salle à manger, où Megan engloutissait avec appétit un plat de rognon au bacon. Elle répondit à mon bonjour d’un ton bourru et je n’insistai pas. Je la laissai à son repas et j’ouvris mon journal. Joanna vint aussitôt me rejoindre. Elle avait l’air passablement déconfit.

— Elle m’a éreintée ! s’écria-t-elle. Et j’ai l’impression que j’ai étalé en long et en large ma totale ignorance des choses qui poussent dans les jardins ! Il n’y a donc pas de petits pois en cette saison ?

— Les petits pois, dit Megan, c’est en août.

— Mais, à Londres, nous en avons d’un bout à l’autre de l’année !

— Des petits pois de conserve, lui fis-je remarquer. Ils nous arrivent des confins de l’Empire, dans des bateaux spécialement équipés.

— Comme l’ivoire, les singes et les paons ?

— Exactement.

— J’aimerais bien avoir un paon, dit Joanna, pensive.

— Moi, déclara Megan, je préférerais un singe !

Joanna épluchait une orange et réfléchissait.

— Ce doit être très curieux, dit-elle soudain, d’être comme Aimée Griffith, toujours en mouvement, et toujours en train de faire quelque chose. Je me demande si elle est parfois fatiguée, s’il lui arrive jamais de trouver la vie morne et sans intérêt.

Je déclarai que j’étais persuadé du contraire et passai sous la véranda, avec Megan. Je bourrais ma pipe quand j’entendis Mary entrer dans la salle à manger.

— Mademoiselle, dit-elle, s’adressant à Joanna, pourrais-je vous parler une minute ?

« Pourvu, pensai-je, qu’elle ne nous donne pas ses huit jours ! Emily Barton ne nous le pardonnerait pas ! »

Heureusement, il ne s’agissait pas de cela.

— Je m’excuse, mademoiselle, poursuivait Mary. La jeune femme qui m’a appelée n’aurait pas dû se permettre ça. Elle sait très bien que je ne me sers pas du téléphone et que je ne veux pas qu’on me demande. Je suis navrée, mademoiselle. Monsieur s’est dérangé et…

— Mais, dit Joanna de sa voix la plus suave, pourquoi vos amis ne se serviraient-ils pas du téléphone, quand ils ont à vous parler ?

Je ne voyais pas Mary, mais j’imaginais sans peine sa réaction. Elle devait maintenant avoir son visage le plus sévère et le plus fermé.

— Ce sont des choses qui ne se sont jamais faites dans cette maison, répondit-elle, Miss Emily ne les aurait jamais tolérées. Je vous le répète, mademoiselle, je suis désolée de cette communication, mais la pauvre Agnès Woddel qui me l’a passée, est si désemparée, elle est si jeune aussi, qu’elle ne sait plus guère ce qui se fait et ce qui ne se fait pas !

« Encaisse, Joanna ! » songeai-je.

— Cette Agnès qui m’a appelée, reprenait Mary, a servi ici sous mes ordres. Elle avait seize ans et nous arrivait de l’orphelinat. Elle n’a pas de famille, pas de mère, pas de parents, de sorte que c’est à moi qu’elle a pris l’habitude de demander conseil. Vous comprenez, je lui dis ce qu’il en est et ce qu’il faut faire…

— Je comprends…

— Alors, mademoiselle, je me permets de venir vous demander si vous voulez bien autoriser Agnès à venir cet après-midi prendre le thé avec moi à la cuisine. C’est son jour de sortie et elle me dit qu’elle a besoin de me consulter. Autrement, je ne me permettrais pas.

Joanna paraissait fort surprise.

— Je ne vois vraiment pas, dit-elle, pourquoi quelqu’un ne viendrait pas prendre le thé avec vous !

Mary eut une sorte de haut-le-corps, Joanna me le dit plus tard, et répondit :

— C’est une chose qui ne s’est jamais faite dans cette maison, mademoiselle. La vieille Mrs. Barton ne nous a jamais autorisées à recevoir des visites à la cuisine, sauf lorsque c’était notre jour de congé. Et Miss Emily a fait comme elle.

Joanna est très gentille avec les domestiques, qui l’aiment généralement assez, mais elle n’a jamais su faire la conquête de Mary. Je le lui fis remarquer peu après, lorsqu’elle vint me rejoindre.

— Mary, dis-je, ne te sait gré ni de ta sympathie ni de ta mollesse. Elle tient aux vieilles habitudes et elle sait ce qui se fait et ne se fait pas dans une bonne maison !

— D’accord ! répliqua-t-elle. Mais empêcher les domestiques de recevoir leurs amis, c’est de la tyrannie. Dis ce que tu veux, Jerry, je ne peux pas croire, moi, qu’ils demandent à être traités comme des esclaves !

— Il faut pourtant admettre que si ! Au moins en ce qui concerne Mary !

— Je ne comprends pas pourquoi elle ne m’aime pas. Généralement, je suis plutôt sympathique aux gens…

— À mon avis, dis-je, elle te méprise parce que tu n’es pas une maîtresse de maison accomplie. Tu ne passes jamais tes doigts sur les meubles pour voir si le ménage a été bien fait, tu ne regardes pas sous les tapis, tu ne demandes jamais ce qu’est devenu le reste du gâteau au chocolat, tu ne fais jamais faire de panades…

— Au total, dit tristement Joanna, je suis une véritable catastrophe ! Particulièrement aujourd’hui. Je suis ridicule aux yeux d’Aimée parce que je ne connais rien aux légumes et Mary me traite de haut parce que j’ai des sentiments humains. Il ne me reste qu’une chose à faire : aller au jardin et manger des racines et des vers de terre !

— Tu y retrouveras Megan. Elle y est déjà !

Megan se promenait à travers les allées, le front soucieux. Elle vint à notre rencontre.

— Je crois, dit-elle, que je vais rentrer à la maison aujourd’hui.

— Hein ?

— Oui, continua-t-elle, rougissant, mais d’un ton résolu. Vous avez été on ne peut plus gentils de me prendre avec vous et j’ai dû vous embêter terriblement, je me trouve très bien ici, mais il faut que je rentre. Après tout, là-bas, c’est chez moi et on ne peut pas toujours être absent de chez soi ! Alors, je partirai ce matin…

Joanna et moi, nous essayâmes de la faire changer d’avis, mais elle était butée et, finalement, tandis que ma sœur sortait la voiture du garage, Megan montait à sa chambre, pour redescendre, quelques minutes plus tard, avec ses affaires.

La seule personne à qui ce départ parut faire plaisir était Mary, qui avait peine à ne rien laisser voir de sa satisfaction. Elle n’avait jamais eu beaucoup de sympathie pour Megan.

Au retour de Joanna, j’étais campé au milieu de la pelouse. Elle me demanda si je me prenais pour un cadran solaire.

— Pourquoi ça ? fis-je.

— Dame ! répondit-elle. À te voir là, immobile, on pourrait s’y tromper ! Seulement, tu ne serais pas un de ces cadrans qui ne marquent que les heures heureuses. Tu fais une figure !

— Je ne trouve pas la vie rigolote aujourd’hui ! On commence la journée avec Aimée Griffith, Megan fiche le camp… Je vais aller faire un tour jusqu’à Legge Tor…

— Avec un collier et une laisse, sans doute ?

— Tu dis ?

Elle s’éloignait vers la porte de la cuisine.

— J’ai dit, répéta-t-elle, « avec un collier et une laisse » ! Tu as l’air du monsieur qui a perdu son chien et c’est pour ça que tu es si sombre !

Le brusque départ de Megan m’ennuyait, je l’avoue.

 

La plume empoisonnée
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